à l’abri

Le café est un refuge. On y entre timidement, côte à côte, mais sans se coller. On y avance l’un comme l’autre, tasse fumante bien en main, lourde, et on pose cette ancre sur une table un peu à l’écart. On s’asseoit face à face et on range dans son coin le parapluie replié, honteux comme un chien mouillé. Au pied. La pluie ne tambourine pas sur les fenêtres, pas encore: elle s’étale sur l’asphalte en ondes innombrables, sans un bruit dans ce film muet par-delà la vitre. On se plaint du temps, des souliers qui ont pris l’eau, des chauffards qui éclaboussent — tous des chauffards. On se plaint parce qu’on le fait si bien et que c’est inoffensif. On se plaint du gouvernement, des voisins qui nous ont tenus éveillés, de cette damnée pluie qui insiste, qui maintenant tambourine et cogne à la fenêtre en rafales impolies. C’est en toute innocence, sans s’en rendre compte, qu’on passe aux choses sérieuses. On se demande à mots voilés pourquoi le matin ne nous a pas rappelés à l’ordre, pourquoi on orbite encore l’un autour de l’autre à cette heure tardive alors qu’on aurait dû se fuir. On se remémore la veille et on s’émerveille sans trop le laisser paraître. Dehors, l’eau court en torrents le long des trottoirs, sur les trottoirs. Sur écran lacéré de pluie, le film muet passe du burlesque au film-catastrophe. Quelques passants glissent hors du cadre, emportés par le courant. Le niveau monte; un parapluie devenu bateau tourne en cognant contre la vitre, à hauteur d’oeil. Une serveuse nous rassure. Le café est étanche, nous explique-t-elle avant de se précipiter sur le téléphone.

On observe un instant de silence alors que l’eau s’élève hors de vue. La pluie ne nous concerne plus: il n’y a que l’eau tout autour, et les voitures toutes propres, et les arbres qui remuent doucement, et d’occasionnels bancs de détritus. On prend chacun une gorgée, et on parle d’avenir.

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