Scénario P14 (extrait)

[…]

Je prends le stylo qu’il me tend. C’est du robuste, du genre qui écrit sous l’eau la tête en bas en apesanteur même après qu’on ait passé dessus avec un rouleau-compresseur. Dessus, c’est écrit: « Rayez le hasard de votre vie », et de l’autre côté, « www.preventionpomerleau.com » avec un logo, deux « P » dos à dos.

— T’avais vu le logo déjà? Un « P » qui regarde derrière et l’autre qui regarde devant: on considère le passé pour mieux se préparer à l’avenir.

Je lui retourne son sourire. C’est toujours bon de revoir Gaétan: les gens avec qui je peux être vraiment moi-même se font de plus en plus rares. Avec sa moustache circa 1973, sa cravate trop large et sa chemise à manches courtes et rayures pâles, il a des allures de vendeur de voitures usagées, la duplicité en moins. Et pourtant c’est là que je me dis: cet homme est beau. Il a un plan, il est fier, il se lance en affaires seul et tant pis pour la sécurité d’emploi. La dernière fois que je l’ai vu, il élaborait encore son plan d’affaires; maintenant, il a les poches pleines de matériel promotionnel. Il me montre un porte-clé-lampe-de-poche frappé de son logo, un dépliant décrivant ses services, des plaquettes aimantées pour le frigo. Chaque plaquette énumère les six commandements du cuisinier prévoyant et liste les numéros à composer en cas d’empoisonnement alimentaire ou de dégât d’eau. Ce dernier numéro, c’est celui du voisin plombier de Gaétan, qui a payé en services le privilège d’être ainsi élu d’entre tous les plombiers de la ville. C’est un animal social, le Gaétan: il se lève affreusement tôt chaque mercredi matin pour assister à un déjeuner de « réseautage » où il échange avec d’autres petits entrepreneurs. Moi, il me fréquente selon mes disponibilités de plus en plus limitées: nos rencontres s’espacent au point où j’ai le temps d’oublier à chaque fois la moitié de ce que nous nous étions dit. Pas idéal pour entretenir une amitié. Heureusement, il me résume tout sans que j’aie à demander:

— Mon plan, au fond, c’est d’offrir aux particuliers les mêmes services de planification et de gestion de crise que les gouvernements et les grosses compagnies se paient à grands renforts d’experts suréduqués. Je pense au pire parce que M. Tout-le-monde n’ose pas le faire. En fait, le pire, c’est de ne pas être préparé: si le pire nous arrive et qu’on sait comment réagir, c’est pas si pire!

[…] (vous pouvez lire la nouvelle complète sur ericgauthier.net)

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