canards aigris

Arrivé au bord de l’eau, je sors mon téléphone. Presque pas de glace sur la rivière, et on est à la mi-janvier. Ça vaut une photo.

J’ai ma semaine dans le corps, mais c’est bon de se dégourdir les jambes quand même. Brûler des calories plutôt que du pétrole. La rivière est proche, quatre coins de rue, cinq minutes ensuite à fouler la piste cyclable, aussi bien en profiter. Il fait clair mais gris, pas de soleil en vue. Pas d’ombres. Quelques silhouettes qui planent. Trois canards descendent sur l’étroite bande de glace devant moi.

Sitôt atterris, ils se dirigent droit vers la berge. Non. Droit vers moi. D’ordinaire, c’est tranquille, un canard. Pas ceux-là: je les sens anxieux, déboussolés par le temps anormalement doux. Pattes palmées qui foulent la neige.

Ils s’arrêtent devant moi. Pas de faux-semblants, pas de prétention de chercher de la nourriture sur le sol blanc. Ils me fixent, ils attendent. Les gens viennent pique-niquer ici et les nourrissent. Les canards prennent des mauvais plis.

– Désolé, j’ai rien, que je leur dis.

– Rien? lâche le premier.

– Rien. Rien qui se mange.

Ils se regardent. Regardent alentour, sans rien repérer de comestible. Puis deux s’envolent, dégoûtés. Il en reste un seulement, qui se dandine. L’oeil hagard, les plumes hérissées.

– T’es sûr que t’as rien? Fouille dans tes poches, au moins!

– Tu serais pas mieux dans le sud? On est en janvier!

– Ah, je sais pas trop, man… Regarde, y a plein d’eau encore. Ça réchauffe depuis trois jours, ça pourrait pas être le printemps qui arrive? Vers le sud, ils ont plus de guns que de paires de pantalons. Y vas-tu, toi?

Ça commande l’honnêteté, un canard, on dirait. Ce canard-là, en tout cas. Je réponds que non, que j’y vais pas. Je lui demande si je peux le prendre en photo.

– Pourquoi? As-tu peur d’oublier de quoi ça a l’air, un canard?

Je réfléchis à la question et l’honnêteté me prend, encore:

– Peut-être un peu. Pas tout de suite, mais…

Il marmonne, se secoue. Regarde mon téléphone. Un peu d’espoir revient dans sa voix:

– As-tu Angry Birds là-dessus? Je peux-tu te regarder jouer?

J’avoue que non.

– Qu’est-ce que tu fais là, d’abord, si t’as rien pour nous autres?

Lui aussi vient d’atteindre son seuil de dégoût. Il s’éloigne vers l’eau, vers la rivière qui refuse de glacer comme il se doit. J’ai envie de m’excuser, peut-être. Il s’envole.

Je le suis des yeux jusqu’à le perdre de vue, puis je repars. J’arrête bientôt, me retourne sans savoir pourquoi. Il reste juste les traces des canards sur la glace enneigée, qui convergent vers l’endroit où j’étais. Leurs traces comme une grande flèche vers rien du tout. Je tourne le dos à la rivière. Aussi bien rentrer.

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