bleu comme une chaise

« Cette guitare vous ira bien, c’est certain », dit le vendeur, « mais avez-vous une bonne chaise? »

Surpris, j’essaie d’évaluer les quelques chaises que je possède, mais déjà il m’en propose une.

« Celle-là. Celle-là vient d’arriver, et là vous arrivez, c’est un rendez-vous à ne pas manquer, non? Voyez-vous, pour jouer du vrai blues dans la pure tradition, il faut que vous puissiez assoir vos chansons sur une chaise qui a du vécu. Regardez-moi la belle usure de ce bois! Le genre de bois qu’on se plaît à caresser jusqu’à ce qu’il nous plante une écharde, comme une femme. Vous me suivez? Et il y a de l’attente dans cette chaise-là. Une mère y a veillé son enfant mourant; plus tard, elle y a longtemps attendu son autre fils, mais celui-là n’est jamais revenu de la guerre. Joueriez-vous du blues sur une chaise frais sortie de l’usine? Sur une chaise en plastique? »

Je le vois qui frémit à cette idée, qui tend la main pour tâter la chaise, mais se ravise. J’étudie le bois mis à nu par les années. Seuls quelques fragments de vernis luisent encore sous l’éclairage de la boutique. J’essaie d’imaginer Robert Johnson magasinant chez IKEA. Le vendeur insiste :

« Le dernier propriétaire de cette chaise s’y est écrasé le jour où sa douce l’a quitté. Il s’y est laissé dépérir vingt-trois heures durant. Quand il s’est enfin levé, il a vendu tout ce qu’il possédait et a mis le chemin sous ses pieds. Si ça se trouve, il marche encore… Il n’a jamais trouvé les mots ou la mélodie pour exprimer sa peine, mais vous, vous monsieur, avec cette guitare et avec cette chaise, vous sauriez y arriver, j’en suis certain. »

Il s’exprimait avec tant de conviction que j’ai fini par acheter la chaise aussi. Rentré chez moi, je m’y suis assis. Le poids du monde s’est posé sur mes épaules.

Je n’ai pas su émettre un son.

Depuis, chaque jour, je prends ma guitare et je m’assois sur la chaise. Chaque jour, je reste là, muet, à regarder mes doigts trop lourds. Je m’affale et appuie ma joue contre le bois fatigué du dossier. Je berce ma guitare quelque temps, puis je capitule. Mais je continue d’essayer, en attendant le jour où je serai assez fort pour jouer.