rien que pour vous

On dit qu’ils peuvent construire une ville en une nuit. C’est comme ça qu’ils vous enlèvent. Ils commencent par reproduire votre lit dans ses moindres détails: chaque pli des draps, chaque égratignure sur la tête de lit, tout sauf l’odeur et le dessous du lit.

Dès que le lit est prêt, ils vous y basculent en douce, d’un monde à l’autre, d’un lit à l’autre par la voie des rêves.

Ils créent la chambre et le couloir, et la salle de bains, de quoi vous donner un itinéraire familier en cas d’expédition nocturne. Le frigo se forme ensuite, empli de nourriture sans saveur. Puis les murs se percent de fenêtres opaques dans lesquelles sont emprisonnées des images de votre ville, une cité figée dans l’ambre. Les bourrasques de vent couvrent le silence anormal de ce monde encore vide.

Votre immeuble se constitue, murs et planchers poussant en tous sens et se soudant l’un à l’autre pour former une multitude d’appartements vides. Les bâtiments environnants émergent et éclosent, l’asphalte se coagule tout autour en rues et avenues et boulevards, les lampadaires ploient sous le poids de leurs fruits lumineux.

Le soleil se lève sur un décor quasi parfait. Vous quittez le simulacre de votre lit et arpentez bientôt des rues familières. Peu importe si les passants, plus emmitouflés que d’ordinaire, évitent tous de vous montrer leur visage; peu importe si les odeurs ne sont qu’approximatives et si les conducteurs de voitures sont immobiles dans leurs bagnoles au mouvement bien réglé. D’ici à ce qu’un soupçon vous vienne, il sera trop tard. Si vous entriez dans une maison inconnue, vous remarqueriez tout de suite les murs encore moites, les meubles formés à même la substance du plancher, les habitants qui ne paraissent humains que lorsqu’on les entrevoit à travers les stores à demi fermés. Il suffirait que vous vous écartiez un peu, mais vous n’en ferez rien: vous êtes un être de routine, et ils le savent bien. Ils vous ont bien choisi.